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  • 06-07-2022
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L’hétérogénéité des conditions économiques de production des médias de « réinformation »

Gaël Stephan, chercheur au Carism, aborde ici la question du « médiactivisme » et de la « réinformation » dans son aspect économique.

Le médiactivisme peut être décrit comme l’ensemble des « mobilisations sociales qui orientent leur action collective vers la critique des médias dominants et/ou la mise en œuvre de dispositifs alternatifs de production d’information » (Cardon et Granjon, 20131). Si l’analyse des deux sociologues portait sur les mobilisations progressistes, l’expression présente un intérêt dans l’étude de certaines des mobilisations numériques des milieux conservateurs.

Dans l’ensemble des démocraties occidentales, des sites et blogs d’extrême droite se sont en effet développés, critiquant les médias conventionnels et proposant une narration alternative de l’actualité. En France, les acteurs qui animent ce médiactivisme d’extrême droite se réclament d’une étiquette commune : la « réinformation ». Comme la construction de l’expression le laisse à penser, il s’agit pour eux de présenter les médias conventionnels comme des organes mensongers, et de proposer en ligne des éléments de correction.

Pour l’heure, l’étude de la réinformation se concentre sur le positionnement éditorial de ces sites et blogs et l’analyse de leurs discours. Il s’agit alors généralement de souligner leur intérêt pour un nombre réduit de thématiques. Un texte consacré au site FdeSouche, par exemple, souligne que les sujets qu’il couvre peuvent être subsumés dans le triptyque suivant : immigration, islam et insécurité.

Nous proposons de rompre avec cette approche consistant à étudier les discours médiactivistes, pour nous intéresser plutôt aux conditions économiques de production qui sont les leurs en nous appuyant sur des observations en ligne et des entretiens conduits avec les médiactivistes.

1 – Une mobilisation de ressources matérielles et humaines très variables

L’activité des contre-médias de réinformation engage une quantité très variable de ressources matérielles et humaines, en fonction de leur nature.

Cette hétérogénéité renvoie tout d’abord à la nature du contenu proposé aux internautes. La production de contenus audiovisuels pour des sites aux atours professionnels se révèle, sans surprise, bien plus couteuse que celle de textes publiés sur des blogs. Elle nécessite en effet d’investir dans des ressources matérielles dont les coûts ne peuvent être tenus pour négligeables.

L’hétérogénéité renvoie également aux ressources humaines. Si le bénévolat domine le secteur, certains des médiactivistes voient leur implication donner lieu à une rémunération. Ce principe reste cependant plus souvent l’exception que la règle au sein du monde de la réinformation. Parallèlement, des rémunérations peuvent être proposées au « personnel de renfort ». Les médiactivistes s’appuient en effet sur des individus aux compétences spécifiques dont le concours est estimé nécessaire à la qualité et l’attractivité des productions des contre-médias. Les webmestres, les community-managers ou encore les techniciens mettant leurs compétences au service des contre-médias doivent ainsi être appréhendés comme des « personnels de renfort ».

Ces éléments permettent donc d’éclairer les différences de coûts entre les contre-médias.

Les dépenses engagées par ceux ne proposant que des textes écrits par des bénévoles sont relativement faibles. Certains des enquêtés ont ainsi déclaré engager tous les ans quelques centaines d’euros pour leurs sites. Cette somme correspond alors essentiellement aux frais de maintenance et de mise à jour.

A contrario, les dépenses des contre-médias produisant quotidiennement des contenus écrits et audiovisuels en rémunérant leurs contributeurs sont bien plus importantes. A titre d’exemple, la web-télévision TV Libertés nécessite des ressources matérielles conséquentes, avec ses trois studios d’enregistrement et l’ensemble du matériel de captation que sa production rend nécessaire. Mais les ressources mobilisées sont aussi humaines. Les médiactivistes en charge de la rédaction sont en effet recrutés en CDI. De la même façon, des personnels de renfort sont rémunérés pour leur contribution à la web-télévision. C’est le cas des techniciens, mais aussi de quelques individus y occupant une fonction administrative. Partant, le budget du contre-média était de 1.8 million d’euros en 2019. Outre TV Libertés, plusieurs sites engageraient annuellement des budgets conséquents, de l’ordre de plusieurs dizaines de milliers d’euros.

2 – Trois modalités de financement

Trois modalités de financement adoptées par les contre-médias sont identifiables : le financement par le don, le financement par le marché et l’autofinancement.

L’autofinancement est en premier lieu adopté par des sites et blogs reprenant des informations en ligne, et affichant donc de faibles besoins en ressources humaines et matérielles. Les dépenses engagées étant limitées, elles peuvent en effet être prises en charge par les médiactivistes. Cependant, l’autofinancement est aussi employé par des contre-médias ne parvenant pas à s’attirer suffisamment de dons, ou à générer suffisamment de recettes marchandes. Ainsi, le contre-média Paris Vox affiche un budget annuel de 1000€. Ce montant correspond aux frais de maintenance et de mises à jour pour le site. Les lecteurs sont à ce titre appelés à contribuer à son financement. Pour autant, depuis plusieurs années, les appels aux dons ont un effet limité : en moyenne, le montant annuel de la collecte n’est que de 500€. Les médiactivistes sont donc amenés à mettre de leur poche pour pérenniser l’existence du contre-média.

Les dons constituent une source structurelle de financement pour une partie des acteurs du monde de la réinformation. Plus de la moitié de notre base de données de 137 sites y a ainsi recours, et les sommes collectées peuvent être conséquentes. L’Association de Soutien au Nouvel Audiovisuel, qui permet le financement de TV Libertés avait ainsi reçu 1.7 millions d’euros en 2019, et 2.3 millions en 2020. Le passage par la forme associative, commune dans le monde de la réinformation, n’est par ailleurs pas sans conséquences. En vertu des dispositions fiscales relatives aux dons aux associations, les internautes sont en effet d’autant plus incités à contribuer qu’ils peuvent bénéficier de réductions d’impôts. S’ils pourfendent régulièrement le « système », les contre-médias savent donc en tirer profit au moment de se financer.

Enfin, le recours au marché recouvre différentes catégories de recettes. Les recettes publicitaires, tirées de la vente d’espaces auprès des annonceurs et les recettes d’abonnements croisent la structure des recettes dégagées par les médias conventionnels. Il convient d’y ajouter des recettes commerciales plus spécifiques. De par leur nature militante, plusieurs contre-médias intègrent en effet des boutiques en ligne vendant généralement des ouvrages, ainsi que, plus occasionnellement, du matériel militant (vêtements, autocollants, etc.). Dans ce cas, les prix ne sont pas uniquement fixés en fonction de mécanismes de marché. La possibilité est laissée aux internautes de s’acquitter de sommes supérieures au prix « normal ». Partant, certaines des transactions dans le monde de la réinformation ne sont pas affectivement neutres. Elles ont vocation à traduire le degré de soutien moral apporté aux médiactivistes, et sont généralement présentées comme telles par les contre-médias.

L’analyse des conditions de production prévalentes dans le monde de la réinformation permet de souligner son hétérogénéité. Si l’essentiel des acteurs impliqués dans ce monde social a un statut d’amateurs, on peut distinguer un segment professionnel, au sein duquel les médiactivistes sont rémunérés pour leur implication et leurs productions. A ce titre, le monde de la réinformation se distingue de celui des médias alternatifs progressistes, puisqu’il offre des opportunités de professionnalisation, à même de maintenir l’engagement des médiactivistes dans le temps.

Le don occupe par ailleurs une place importante dans les modalités de financement des contre-médias. La mention des exemples de TV Libertés et Paris Vox illustre cependant que tous ne parviennent pas à lever des fonds avec la même efficacité. Un tel constat invite à étudier la manière dont sont conduits les appels aux dons, ainsi que les ressources et la rhétorique employées dans ce cadre.

Notes

  1. Cardon, D., Granjon, F. (2013). Médiactivistes. Presses de Sciences Po. https://doi.org/10.3917/scpo.cardo.2013.01